lundi 15 février 2010

Entre ciel et terre, Jón Kalman Stefánsson : Une lecture essentielle, une merveille de poésie et de vérité, un texte fulgurant.



ENTRE CIEL ET TERRE
Jón Kalman Stefánsson
A paraître chez Gallimard – Du monde entier – le 18 février.


Le livre s’ouvre sur un alexandrin esseulé au centre de la page blanche : « Nous sommes presque uniquement constitués de ténèbres ».

Ces mots nous plongent d’emblée dans un monde méditatif, celui, nocturne, du rêve, du cauchemar peut-être, tout en nous renvoyant à ce que nous abritons de gouffres, de passions, de secrets, de terreurs, de tristesses, lesquels ne sauraient supporter la pleine lumière. Justement, il y a aussi dans cette phrase la lumière, qui brille par son absence, mais qui éclaire tout de même faiblement. Derrière ce qui n’est pas dit, dans l’espace ménagé par ce « presque uniquement » vient se lover, en creux, ce qui ne participe pas de notre ombre : la poésie, l’écriture, le soleil, la chaleur, l’amour ou l’amitié et aussi, tout ce qui est fragile, infime et éphémère, mais subtil et essentiel, simplement parce que nous sommes et qu’un jour, ceux qui nous survivront pourront dire de nous « ils furent » ou bien « je me souviens de lui, je me souviens d’elle ».

Jón Kalman Stefánsson laisse aux défunts le soin de nous conter ce récit. „C‘était en ces années où, probablement, nous étions encore vivants“. Ici, les morts prennent la plume pour nous parler d’autres défunts dont le sort fut tragique et dont ils se souviennent. Ceux qui n’étaient plus que des noms sur des tombes reviennent alors à la lumière, les moments engloutis remontent à la surface et, par la magie du verbe, deviennent éternité : ils se prolongent par-delà la mort et l’oubli en une longue anamnèse. Puisque les écrits restent, il est urgent de consigner les événements, de décrire ceux qui vécurent, de rappeler ce qui advint, de partir à la recherche du temps perdu, de se mettre en route pour arracher à l’oubli les existences de ces hommes :

« Les mots ont parfois le pouvoir des trolls et ils sont capables d’abattre les dieux, ils peuvent sauver des vies et les anéantir. Les mots sont des flèches, des balles de fusil, des oiseaux légendaires lancés à la poursuite des héros, les mots sont des poissons immémoriaux qui découvrent un secret terrifiant au fond de l’abîme, ils sont un filet assez ample pour attraper le monde et embrasser les cieux, mais parfois, ils ne sont rien, des guenilles usées, transpercées par le froid, des forteresses caduques que la mort et le malheur piétinent sans effort.
Les mots sont cependant tout ce que le gamin possède. A part les lettres de sa mère, un pantalon de grosse toile, ses vêtements de laine, trois livres peu épais ou plutôt des fascicules qu’il a emportés avec lui en quittant le baraquement, des bottes de mer et de mauvaises chaussures. Les mots sont ses compagnons les plus dévoués et ses amis les plus fidèles, ils se révèlent pourtant inutiles au moment où il en aurait le plus besoin. »

Jón Kalman nous livre une lancinante, une poignante élégie où chaque mot est à sa place, un texte qu’il faut lire avec la lenteur et le recueillement nécessaires. Une œuvre hautement littéraire qui s’interroge sur le pouvoir – parfois dérisoire – du langage et nous interpelle sur le sens de la vie tout en nous rappelant l’inéluctabilité de la mort ainsi que l’absolue nécessité des rêves et de l’espoir. Qu’y a-t-il entre ciel et terre ?

Il y a un absolu dérisoire. Il y a nous, quelque part entre le paradis et l’enfer, comme le suggère le titre original de l’œuvre, Himnaríki og helvíti, quelque part au centre de l’éternité. A chaque moment, nous sommes au centre de l’éternité. Il y a nous, ici et maintenant, toujours et partout : notre vie, nos souffrances, nos joies, nos rêves, nos espoirs et notre irréductible solitude. Et il y a ce combat si parfaitement décrit par la marche – certes, pas uniquement métaphorique – exposée au début du livre, qu’il vaut mieux laisser la parole à l’auteur :

„Ils avancent à vive allure – juvéniles jambes, feu qui flambe – livrant également contre les ténèbres une course tout à fait bienvenue puisque l’existence humaine se résume à une course contre la noirceur du monde, les traîtrises, la cruauté, la lâcheté, une course qui paraît si souvent tellement désespérée, mais que nous livrons tout de même tant que l’espoir subsiste. C’est pourtant d’une simple marche que Bárður et le gamin ont l’intention de se délester des ténèbres ou de l’obscurité du ciel pour arriver avant elles aux baraquements des pêcheurs. Parfois, ils marchent de front et c’est beaucoup mieux parce que des traces de pas posées les unes à côté des autres sont preuve de connivence et qu’alors, la vie n’est pas aussi solitaire.“


Oui, le combat est perdu d’avance, mais nous sommes ces juvéniles jambes, ce feu qui flambe jusqu’à notre dernier souffle et nous tentons d’en oublier l’issue inéluctable par cette marche, cette course, cette fuite avec parfois, quelqu’un à nos côtés, une personne qui nous accompagne, une main amie, véritablement amie, qui nous rassure alors que nous sommes plongés dans le noir et le froid, une personne que nous rassurons de même. « Nous devons prendre soin de ceux qui nous sont chers et à qui nous le sommes ».

Et quelles sont ces deux silhouettes qui marchent ainsi vers les baraquements des pêcheurs au début du livre ? Ce sont simplement un gamin et Bárður, le premier demeurera anonyme jusqu’au terme de l’œuvre. Il n’a plus rien, ni père, ni mère, ni petite sœur, il ne lui reste qu’un frère qui vit, si loin, de l’autre côté de la montagne : c’est un anonyme, vous, moi peut-être ? Heureusement, il a Bárður, son seul ami, presque un père. Bárður est marié, sa femme, Sigríður est restée à la ferme et elle lui manque terriblement sans que, jamais il ne le dise autrement que par des chemins détournés, ceux de la poésie. Intoxiqué de lecture, il lit de tout – surtout de la poésie, d’ailleurs – et transmet cet amour de la langue au gamin avec passion et patience, par-là, il lui apprend simplement à aimer, à espérer. Mais voilà, Bárður lit trop et, un matin, alors qu’il se plonge encore une fois dans un extrait du Paradis perdu, il oublie sa vareuse de peau au baraquement des pêcheurs avant de sortir en mer sur une barque non pontée avec le gamin et les autres membres de l’équipage. C’est le matin :

« Douce est la brise matinale, douce l’arrivée du jour, la suivent les notes mélodieuses, des oiseaux tôt levés, qui l’oreille enchantent. Nulle chose ne m’est plaisir en dehors de toi. »

Qui a écrit cela ? Milton. Qui le lit ? Qui le dit ? Bárður, pas en anglais ni en français, mais en islandais, dans la traduction de Jón Þorláksson, laquelle est d’une telle qualité que les Islandais affirment que, parfois, elle dépasse l’original et que, peut-être, son style a influencé l’immense Jónas Hallgrímsson, le poète romantique. Notons que ces phrases sont parfaitement intégrées à la prose de Jón Kalman, aucun signe de ponctuation ne nous indique à ce moment-là que nous sommes chez Milton. Est-ce une façon de dire que la poésie peut surgir à tout instant, nous surprendre et nous inonder l’âme en tout lieu ? Sans doute. Mais nous sommes aussi ici dans la thématique de la transmission, de la filiation, du lien, de l’héritage, autant génétique que littéraire. Qu’est-ce que la littérature ? Des mots qui créent un lien. Religare, religion.

Si une œuvre littéraire est capable de changer notre vie, de modifier notre vision du monde, de nous faire rêver, espérer, réfléchir, rire ou pleurer, c’est qu’elle est de qualité. Entre ciel et terre appartient indubitablement à la grande littérature, à celle qui nous tend cette main amie et nous aide à vivre en nous indiquant dans quelle direction chercher la lumière et comment nous délester des ténèbres. Jón Kalman Stefánsson nous raconte une histoire sublime et limpide : il nous dépeint la vie d’un village des Fjords de l’Ouest. Cela se passe en Islande, au dix-neuvième siècle, c’est triste, c’est drôle, c’est beau. Son texte est sensible, riche, miroitant et profond comme la mer ; il touche le cœur autant que l’intellect. Certes, nous pleurons à la lecture de certains passages, mais ces larmes sont une grâce – et en basse, l’auteur nous murmure des mots qui consolent, il nous confie des fragments de lumière, à nous tous qui, un jour, serons presque uniquement constitués de ténèbres. Tandis que nous avançons vers la nuit, il nous accompagne, nous ramène à l’essentiel : son souffle nous porte ; il nous exhorte à vivre – avec ivresse.

Eric Boury

20 commentaires:

Anonyme a dit…

Til hamingju !!!

Hjördís Brynja
http://www.simnet.is/tessa7/thespiderfactory.htm

Dominique a dit…

Quel bonheur que ce roman, c'est un récit magnifique, poétique, d'une écriture superbe, de ceux que l'on a aucune envie de terminer
Je sors combée de cette lecture et je vais tenter d'en faire une chronique qui le reflète
Votre traduction monsieur restitue magniiquement la force poétique, l'émotion du roman
une très très grande réussite

Gilles a dit…

mbl.is signale qu' "Entre ciel et terre "aurait déjà été repressé par Gallimard. Savez-vous quel en était le tirage original, ceci pour se faire une idée relative de ce succès ? le texte est effectivement de ceux que l'on savoure lentement.

Gilles

Eric Boury a dit…

Le tirage original était d'environ 5.000 exemplaires et Gallimard en a retiré 3.000, me semble-t-il...

Eric Boury a dit…

Merci beaucoup à Dominique pour ces compliments...

Anonyme a dit…

Je viens de finir cet ouvrage et en sors bouleversée!! beauté du texte, histoire poignante et sombre...il y a tout!! bravo à vous pour la traduction qui n'a pas dûe être aisée!!
Clem

Anonyme a dit…

Magnifique !
Y a t-il bientôt d'autres traductions de texte de Stefansson
disponibles en français ?

Silou

Juan Asensio a dit…

Bonsoir.
Je suis en train de lire ce roman. Je l'évoquerai peut-être, sans doute même.
Cordialement.

Nathalie a dit…

Toutes mes félicitations pour votre traduction de ce magnifique roman si poétique (http://lacompagniedeslivres.over-blog.com/article-entre-ciel-et-terre-de-jon-kalman-stefansson-47254808.html). Adorant la littérature nordique j'admire votre travail depuis longtemps. Un jour, si vous le souhaitez , on pourrait organiser une rencontre autour de votre travail avec nos lecteurs ?
Nathalie
La Compagnie des Livres

Anonyme a dit…

Je viens de terminer ce texte, et suis sous le choc... C'est magnifique, je n'ai pas pu le lacher une seconde, l'ai savouré comme jamais, je crois, je n'avais savouré un texte auparavant... Je vais avoir du mal à redescendre. Merci et bravo pour cette sublime traduction!
Soizic

Régine a dit…

Bonjour, je suis en train de lire Entre ciel et terre. Il figurera sur mon site Un Monde A Lire dès que je l'aurai terminé... Mais je ne veux pas aller trop vite, il est de ces pages que l'on n'a pas envie de quitter...
Lecture rare, qui fait échos précisément à ces questions que l'on se pose sans cesse, avec une telle justesse de ton, précision de mot. L'auteur certes, mais le traducteur aussi qui, avec respect et passion, parvient à rendre l'âme à un récit. chapeau bas.

Anonyme a dit…

Je suis tombée sur votre blog en cherchant des commentaires sur ce magnifique ouvrage que je viens d'achever; j'aime bien lire les avis d'autres lecteurs quand j'ai aimé un ouvrage. Passionnée de littérature scandinave, je suis toujours époustouflée par le travail des traducteurs qui savent nous restituer un texte et sa poésie; je peux enfin remercier l'un d'entre eux, alors merci.

Isabelle a dit…

Merci Monsieur Boury pour votre magnifique travail de traducteur inspiré. Je suis normande, de Honfleur. J'ai des amis marins pêcheurs. Certains sont encore vivants (et n'ont plus de poisson à pêcher) et beaucoup d'entre eux ont péri en mer. Ils ont pour la plupart des origines du grand Nord, et leurs surnoms le reflètent bien. J'ai pu faire, grâce à vous, un plongeon dans les eaux glacées pour communier avec eux et affronter mes terreurs. Moi non plus, je ne sais pas nager ! Je m'en vais de ce pas me renseigner sur les traductions que vous avez éditées pour me délecter encore et encore de cette belle littérature du Nord.

Isabelle a dit…

Merci Monsieur Boury pour votre magnifique travail de traducteur inspiré. Je suis normande, de Honfleur. J'ai des amis marins pêcheurs. Certains sont encore vivants (et n'ont plus de poisson à pêcher) et beaucoup d'entre eux ont péri en mer. Ils ont pour la plupart des origines du grand Nord, et leurs surnoms le reflètent bien. J'ai pu faire, grâce à vous, un plongeon dans les eaux glacées pour communier avec eux et affronter mes terreurs. Moi non plus, je ne sais pas nager ! Je m'en vais de ce pas me renseigner sur les traductions que vous avez éditées pour me délecter encore et encore de cette belle littérature du Nord.

Manon a dit…

Bonjour,
Je viens tout juste de finir de dévorer ce livre. Il est magnifique, cet auteur est une vrai révélation pour moi. Vous avez traduit à merveille, merci beaucoup pour ce travail.Moi même étudiante en norvégien et islandais à Paris IV, j'admire votre réussite...
Bonne continuation,
Manon.

Laurent a dit…

tout simplement, bravo, pour la traduction, rarement roman m'avait tant ému (c'est dire si le traducteur n'a pas failli), merci

Anonyme a dit…

Merci d'avoir rendu cette merveille accessible aux lecteurs français.
J'ai le sentiment qu'il est un de ces livres que l'on peut relire sans cesse tant il est riche...
Mon premier livre islandais, recommandé par une libraire bretonne inspirée.
Blandine

Anonyme a dit…

Bonjour,
Je ne suis pas aussi enthousiaste. Si j'ai été sensible à la force de certains passages et à l'humanité de ses personnages, en revanche j'ai trouvé le style parfois inégal, certaines phrases mal maîtrisées, des formules parfois même caricaturales et surtout une certaine dispersion. Certains personnages sont introduits avec détails pour être abandonnés sans suite à la phrase suivante au profit d'un autre personnage éphémère, alors que certains personnages importants restent inachevés. Plus embêtant encore pour moi et la question du point de vue qu'il adopte. Très souvent j'ai eu le sentiment que c'est l'auteur qui nous exprime ses propres croyances (religieuses ou sur la vie) dans la bouche des personnages, ce qui vide un peu ceux-ci de leur substance et crédibilité, et les rend aussi du même coup tous assez semblables. L'incursion dans le monde des morts, très ponctuelle, sonne aussi comme une idée de plus, qui ne sous-tend pas vraiment l'ensemble du livre et perd donc aussi sa force. J'y ai trouvé de belles choses, vraiment, mais d'autres aussi, assez ratées. Je n'appellerais pas ce livre un chef d'œuvre, loin sans faut. Cela manque de maitrise. Mais je ne regrette pas de l'avoir lu.

kerouolto blog a dit…

Sacrée lecture, fameux auteur, excellente traduction semble-t-il.
A ranger parmi les plus beaux livres de mer.

Anonyme a dit…

Un de ces livres --et une de ces lectures-- qui comptera. Un avant et un après peut-être même. Merci de m'avoir permis de lire en français ce que je n'aurais jamais pu découvrir en langue originale.