samedi 19 mai 2012

UN PETIT BILLET D'HUMEUR CONTRE LA POLITIQUE CLIENTELE DE LA SNCF (que j'affectionne pourtant beaucoup et depuis toujours...)

Madame, Monsieur,
J'ai acheté aujourd'hui plusieurs billets sur le site voyages-sncf.com sans trop de problèmes, si ce n'est qu'il faut à chaque nouveau billet refaire entièrement la procédure de paiement. C'est un peu fastidieux, mais bon, on y survit.
Tout à l'heure, j'avais besoin de prendre un billet Caen-Paris pour le 20 juillet et là, on ne me propose que des trains avec correspondance par Rennes (71€40 et 5H34 de voyage) ou par Rouen (38€40 et 3H25 de voyage) alors que la ligne Paris-Caen existe - si, si, je vous assure, je le sais pour l'avoir prise un certain nombre de fois. J'ai tenté à cinq ou six reprises de refaire la manoeuvre avec à chaque fois le même résultat...
Un peu agacé, j'ai ensuite essayé de joindre la gare de Caen... Le numéro figurant dans l'annuaire électronique des pages jaunes, élégamment surtaxé à 0,34 centimes d'euros la minute ressemble franchement à une plaisanterie : impossible d'avoir une VRAIE PERSONNE au bout du fil, même en payant, et assez cher. Je serais ravi que vous puissiez transmettre ces quelques observations aux têtes pensantes qui conçoivent le site de la SNCF. Je trouve tout bonnement insupportable d'être confronté à cette politique de relation clientèle tout à fait désastreuse. J'ai toujours préféré le train et, comme le disait jadis, votre slogan : Avec la SNCF, tout est possible! (Le slogan a d'ailleurs été réutilisé plus tard par certains qui nous ont montré que, franchement, tout l'était!) Je crois que je vais opter pour polluer un peu plus notre jolie planète en me rendant à Paris en voiture (2H30 par la route) plutôt que de payer une somme astronomique en passant par Rennes ou Rouen... Tiens, il est étrange qu'on ne me propose pas de passer par Marseille ou par Moscou.
Je me souviens avec une certaine nostalgie de l'époque antédiluvienne où Internet n'existait pas, je dis bien, une certaine nostalgie car Internet peut être un outil merveilleux. A cette époque, j'appelais parfois la gare de ma ville pour avoir les horaires des trains qu'un homme ou une femme avec un petit accent du sud de la France me débitait sans rechigner. C'est vrai, cela prend du temps, ça coûte de l'argent, mais c'est cela, une société HUMAINE! Et les gens veulent vivre avec des gens, pas avec des robots et des voix stéréotypées, fussent-elles élégantes...
Je publie cette lettre aujourd'hui sur mon blog qui n'a rien à voir avec la SNCF, mais avec la littérature et espère que mon agacement ne vous aura pas trop perturbé. En tant que personne, j'aime avoir des relations avec des personnes et non avec des voix féminines plutôt jolies mais un peu plates, enregistrées sur répondeur et surtout, en tant qu'USAGER et NON, client, comme il est à la mode de le dire, j'aime savoir que je peux compter sur les trains français pour me conduire à destination sans me balader à travers la France voire l'Europe entière - entendez-moi bien, je n'ai rien contre les voyages, loin de là, mais tout de même, il faut rester raisonnable. 
Bien cordialement,
Eric Boury


René Char, Lettera amorosa

Pour changer un peu de la littérature islandaise... Ce week-end, ultime relecture de Deuil de Guðbergur Bergsson, livre magnifique, rude, âpre, mais essentiel à paraître chez Anne-Marie Métailié au début 2013, quelques corrections de copies, organisation de l'été pour la famille et, pour se reposer et rêver un peu, quelques mots avec René Char : 
"Parfois j'imagine qu'il serait bon de se noyer à la surface d'un étang où nulle barque ne s'aventurerait. Ensuite, ressusciter dans le courant d'un vrai torrent où tes couleurs bouillonneraient.
Nos paroles sont lentes à nous parvenir, comme si elles contenaient, séparées, une sève suffisante pour rester closes tout un hiver ; ou mieux, comme si, à chaque extrémité de la silencieuse distance, se mettant en joue, il leur était interdit de s'élancer et de se joindre. Notre voix court de l'un à l'autre ; mais chaque avenue, chaque treille, chaque fourré la tire à lui, la retient, l'interroge. Tout est prétexte à la ralentir.
Souvent, je ne parle que pour toi, afin que la terre m'oublie.
Ce n'est pas simple de rester hissé sur la vague du courage quand on suit du regard quelque oiseau volant au déclin du jour."

Lettera amorosa
. René Char
Illustrations de Georges Braque et Jean Arp
Poésie/Gallimard.

mardi 8 mai 2012





Il y a une semaine, le nouvel opus d'Arnaldur est sorti en librairie. Plongé dans ma traduction du moment - le prochain livre d'Árni Þórarinsson est une merveille - j'ai négligé d'alimenter mon blog. Voici quelques petites choses pour les amateurs d'Arnaldur : 


Ici, un article bel de Sabrina Champenois dans Libération :  

Le point fjord, par Sabrina Champenois de Libération


Là,  un cercle Polar islandais enregistré au festival Quais du Polar à Lyon. Christine Ferniot et Michel Abescat reçoivent l'écrivain Arnaldur Indridason  - traducteur, Eric Boury.  


Et là, une rareté, une interview filmée d'Arnaldur qui n'accepte que très rarement ce genre de chose :





 
Et là, un article de Philippe Lemaire sur le blog polars du Parisien :

La muraille de lave par Philippe Lemaire



mercredi 4 avril 2012

Sous la plume de Sabrina Champenois et de Philippe Lançon

Un Article de Libération intitulé Michael Connelly, de L.A. à Lyon, où il est beaucoup question de polars américains et un peu aussi d'Arnaldur Indriðason,  l'unique islandais présent au festival Quais de Polar à Lyon, du 30 mars au 2 avril. Je l'accompagnais, j'ai eu grand plaisir à retrouver notre vieille complicité... La photo a été prise par Valérie Guiter, des Editions Métailié.

lundi 2 avril 2012

Une critique de Noir Karma de Stefán Mani par Jean-Marc Laherrère

Stefán Máni par Jean-Marc Laherrère : Le bad boy du polar islandais

"Ceux qui croyaient connaître le polar scandinave en général, et le polar islandais en particulier à partir d’Indridason et Thorarinson (excellents au demeurant) avaient pris une grosse douche froide en découvrant Noir océan de Stefán Máni. Une douche froide et salée … Ceux d’entre vous qui sont prêts à prendre la deuxième couche peuvent se plonger dans Noir karma, le second roman traduit de cet islandais pour le moins étonnant. 
 
 
Mani
Stefán a débarqué à Reykjavík depuis sa province avec son appareil photo et l’ambition de devenir photographe de groupes de rock. Il se retrouve barman au Blúsbar, un rade pas vraiment flamboyant. Heureusement pour ses finances le videur de ce bouge trafique et le met rapidement au parfum. Tout va pour le mieux, jusqu’à ce que ses employeurs commencent à avoir des ambitions, et décident de provoquer le caïd de la ville. C’est alors l’enfer se déchaine. 

Ceux qui ont donc découvert Stefán Máni avec Noir océan se doutent que ce n’est pas à une bluette qu’il nous invite ici.  

Au son d’une BO fracassante (AC/DC y fait figure de groupe de balades sentimentales), pied au plancher, le lecteur plonge avec le narrateur, un brin naïf, dans un tourbillon de drogue, de violence et de mort. Os et têtes fracassés, tabassages en tous genre, mutilations … ça saigne, ça cogne, ça hurle, sa baise à tout va pendant presque 600 pages.

On pourrait se lasser. Il n’en est rien. L’énergie phénoménale de l’écriture, les truands tellement bêtes et tellement méchants, et l’humour grinçant dû au regard décalé d’un narrateur plutôt crétin mais pas aussi gentil qu’on peut le croire au début, font qu’on ne voit pas le temps passer et qu’on en redemanderait bien une louche.

Comme dans son précédent roman, Stefán Máni jongle en virtuose avec les temps du récit, campe des affreux particulièrement réussis et nous plonge dans un maelstrom de violence et de bêtise. Il ajoute ici l’humour, retire le soupçon de fantastique qui en avait peut-être gêné quelques-uns dans le premier roman, mais garde son talent pour les fins bien abominables …

En bref, ça secoue et c’est bon." Jean-Marc Laherrère

Stefán Máni / Noir karma (Svartur á leik, 2004), Série Noire (2012), traduit de l’islandais par Eric Boury.

mardi 13 mars 2012

Noir Karma de Stefán Máni

Le 8 mars est paru chez Gallimard, dans la Série Noire, le nouveau livre de Stefán Máni, intitulé Noir Karma (Svartur á leik). L'oeuvre porte bien son nom, le lecteur se voit plongé dans un univers noir à souhait où pouvoir, sexe, drogue et rock'n roll mènent la danse. Sombre, très sombre, parfois drôle, mais finalement tragique.


Voici ce qu'en dit la quatrième de couverture : "Bienvenue dans les bas-fonds de Reykjavík, là où le soleil ne brille jamais ! Suivez les aventures malheureuses de Stefán ! À peine débarqué de sa cambrousse, notre jeune bouseux commence péniblement à gagner sa vie dans un club mal famé de la capitale islandaise. Heureusement pour lui, les malfrats qui gèrent les lieux découvrent ses talents de conducteur et l'enrôlent dans leur bande. Au programme : vols de voitures de luxe, extorsions de fonds, prostitution, deal de substances illicites. Tout y passe...
Pour Stefán, c'est la grande vie qui commence. Du moins le croit-il... Mais quand ses boss décident de partir en guerre contre une bande adverse, c'est une violence sans retenue qui s'abat sur Reykjavík. Tandis que les morts se ramassent à la pelle et que tous sont à la recherche d'un kilo de cocaïne mystérieusement disparu, notre héros commence à regretter ses décisions et à se dire que tout va beaucoup trop vite. Hélas, Stefán est pris jusqu'au cou dans ce fatal engrenage, et il est des choix qu'il faut assumer, jusqu'au bout s'il le faut..."



Je tiens également à signaler la parution en Folio Policier de son précédent livre, Noir Océan (Skipið), qui a reçu un accueil critique très positif.


Voici la présentation de la quatrième de couverture : "De lourds nuages noirs s'amoncellent dans le ciel zébré d'éclairs au moment où le Per se quitte le port de Grundartangi en Islande en direction du Surinam. À son bord, neuf membres d'équipage qui, tous, semblent avoir emporté dans leurs bagages des secrets peu reluisants.
Ceux qui ont entendu dire que la compagnie de fret allait les licencier et qu'il s'agit là de leur dernier voyage sont bien décidés à prendre les choses en main, une fois que la météo sera plus favorable. La mutinerie n'est pas loin et, très vite, l'atmosphère se charge de suspicion, de menaces et d'hostilité.
Quand les communications sont coupées par l'un des membres de l'équipage – mais lequel ? –, la folie prend peu à peu le contrôle du bateau qui n'en finit pas de dériver vers des mers toujours plus froides et inhospitalières..."

samedi 3 mars 2012

Dernière émission de la série consacrée à l'Islande sur France Inter par Zoé Varier

Hier, vendredi 2 mars, la dernière émission que Zoé Varier a consacré à l'Islande était diffusée sur France Inter. Elle et moi étions à Vík, dans le sud du pays. Il y a toujours une forme de tristesse quand quelque chose s'achève, mais Zoé et moi nous sommes promis d'y retourner d'ici quelques années pour faire une autre série. Cette dernière fois n'est donc sans doute pas vraiment la dernière fois : elle ne l'est et ne le sera que pour un certain temps, un temps indéterminé.

Nous autres de Zoé Varier : Islande, au pied des volcans.


Nous avons marché là, sur la plage noire, en écoutant le bruit des vagues...

vendredi 17 février 2012

Réponse à Danielle Cusin

Danielle Cusin a dit…
SVP, dites-moi si le troisième volet de la trilogie de Stefansson va être publié. Je ne sais pas quoi de ses héros qui tombent sur une surface dur et pour qui le monde s'éteint.  OUI, Danielle, évidemment qu'il le sera, je vais le traduire à la fin du printemps, je dois rendre le manuscrit à la mi-juillet et il sera publié au début de l'année 2013, toujours dans la collection Du Monde Entier, chez Gallimard! Je ne peux pas vous en dire plus pour l'instant, mais je signalerai évidemment la parution ici...

jeudi 9 février 2012

La traduction : frontières et limites

Vous lirez ci-dessous un article que j'ai rédigé en décembre dernier pour la revue Hieronymus, le bulletin trimestriel de l'Association Suisse des Traducteurs et Terminologues. Le thème était : Traduction : frontières et limites. 



La traduction : frontières et limites

Sans doute n’est-il que peu de choses qui soient plus agaçantes – et passionnantes – pour les traducteurs que certaines questions qui surgissent presque immanquablement à chaque fois que la discussion s’oriente sur leur activité. L’une de ces interrogations obligées et toujours quelque peu inquiétantes porte sur le degré de fidélité de l’œuvre traduite par rapport au texte original, le traducteur étant souvent, dans une certaine mesure, soupçonné de trahir – au moins partiellement – une œuvre que, par son travail et ses tentatives d’apprivoisement, il ouvre aux locuteurs de sa langue.
 

La tâche du traducteur et quelques-uns de ses paradoxes : s’éloigner pour mieux s’approcher
 

Le travail du traducteur consiste à transmettre une œuvre étrangère sans la dénaturer tout en la coulant dans le moule de sa propre culture. Ainsi énoncée, la tâche semble d’une déconcertante simplicité : vous prenez une pâte, vous la coulez dans un moule que vous enfournez, puis laissez cuire le tout et, le temps de cuisson écoulé, il n’y a plus qu’à déguster. C’est prêt ! Mais voilà, les choses ne sont pas si simples. La pâte une fois cuite n’aura plus le même goût que lorsqu’elle était crue ; or, dans le processus de traduction, il importe à la fois que le texte écrit dans la langue cible soit lisible et qu’il entretienne le plus grand nombre possible de correspondances et de résonnances avec le texte source. La métaphore culinaire est donc nulle et non avenue pour décrire le processus de traduction.
Le traducteur honnête – gageons que la plupart le sont – doit efforcer de transformer l’œuvre originale sans trop la déformer afin d’en donner à lire dans sa langue une réplique presque exacte. En ce sens, il est un passeur de mondes, il permet effectivement à ceux qui parlent sa langue et ne maîtrisent pas l’autre de franchir des frontières. Il leur ouvre de nouveaux espaces en réécrivant l’œuvre, en devenant lui-même, pour un temps, un double de l’auteur. Le traducteur est un auteur qui réécrit un texte qui n’est pas du tout le sien et en même temps entièrement le sien le temps que dure le processus de la traduction.
 

Tout cela est bien beau et j’ai l’impression d’enfoncer des portes ouvertes en l’énonçant. Bien beau, mais pas si simple, et pas très rassurant, j’en conviens. Vous remarquerez que je m’entoure de précautions qui ne sont pas seulement rhétoriques ou attesteraient d’une humilité feinte de ma part. Les propos que je viens de tenir sont fortement modalisés et modérés. Non parce que je serais naturellement humble, mais parce qu’en tant que traducteur, on n’a d’autre choix que l’humilité et le courage face aux textes et aux mots qu’on doit transposer, exporter, redire dans notre langue. Notez que je ne parle pas d’identité entre l’œuvre originale et sa traduction, mais de grandes ressemblances, de correspondances, de résonnances multiples, de parenté proche. Et si je procède ainsi c’est parce que ma pratique pour ainsi dire quotidienne de l’exercice à la fois vicieux et vivifiant qu’est la traduction littéraire m’a conduit à reconnaître qu’il ne saurait exister d’identité parfaite quand il s’agit de dire dans une langue ce qui a été énoncé dans une autre. Il y a à cela un certain nombre de raisons.
 

« Langue » égal « culture »
 

Chaque langue possède son fonctionnement propre, sa morphologie, sa phonologie particulière, sa vision du monde et sa manière de découper, d’agencer le réel. Chaque langue possède ses tournures idiomatiques, ses expressions propres, ses proverbes, sa culture. Il n’existe pas de langue naturelle qui ne soit l’expression de la culture et de l’environnement de ses locuteurs et j’entends évidemment le mot culture au sens le plus large. C’est justement là que surgissent les difficultés : comment transférer tout cela sans le dénaturer et sans le perdre complètement ? Tout traducteur qui n’est pas tombé de la dernière pluie sait au fond de lui qu’il ne parviendra jamais à imiter parfaitement le texte pour les raisons que je viens d’avancer : la fidélité est son intention générale, mais elle ne restera toujours qu’une visée, un point vers lequel il tend, sans jamais l’atteindre vraiment, ce qui ne l’empêchera pas de s’en approcher, parfois avec bonheur. Jamais, par exemple, il ne parviendra à imiter la prosodie de la langue source dans la langue cible, le faire reviendrait simplement à ne pas traduire.
 

La tentation du renoncement
 

Le traducteur pourrait décréter que, tout texte étant foncièrement intraduisible, il renonce à son activité. Il pourrait rester assis dans son coin à côté d’un radiateur à regarder pousser ses ongles et à se transformer peu à peu en statue. Il pourrait opter pour l’inaction, pour l’égoïsme : après tout, il connaît la langue dans laquelle a été écrit le bijou qu’il vient de lire et, si ses compatriotes veulent accéder à cette merveille, qu’ils aillent apprendre le chinois, l’islandais, le groenlandais, l’italien du XIIIe siècle ! Car ne risque-t-il pas de détruire le texte qu’il trouve si beau en le traduisant, nécessairement imparfaitement ? Ne risque-t-il pas d’y greffer des choses qui n’y sont pas dites explicitement en se voyant forcé de préciser un peu, par endroits, la pensée ou les propos de l’auteur ? Ne risque-t-il pas de castrer le texte en se voyant contraint de faire le deuil définitif d’une formule magnifique dans la langue source, mais qui tombe comme un cheveu sur une soupe glauque et fade dans sa langue à lui ? Ne risque-t-il pas, par amour de la langue source qu’il connaît intimement et qui résonne en lui presque comme si elle était la sienne, de vouloir forcer sa langue maternelle à accepter des tournures à la limite du compréhensible, s’attirant ainsi les foudres des lecteurs, des universitaires, des académiciens, de ses confrères ? Ses intentions louables et son désir de partager l’œuvre avec ses compatriotes ne risquent-ils pas de le mettre au pilori ? Allons, allons, mieux vaut opter pour la chaleur douce et rassurante du radiateur… Certes, certes…
 

Négociation et témérité
 

Mais alors ? Adieu Dostoïevski, Virginia Woolf, Shakespeare, Laxness et tous les autres ? Adieu à la littérature mondiale et vive le repli sur soi ? S’il existe sur terre une grande diversité de langues et de cultures, il existe également une chose commune à tous les hommes : l’expérience humaine et la faculté de langage. C’est sur le terreau de cette universalité que peut naître la traduction qui permet de faire franchir à des textes toutes les frontières, sur le terreau de cette universalité et aussi du deuil partiel que je viens de mentionner. Le traducteur incapable de s’accommoder des pertes ne peut exercer ce métier. Il lui faut également composer avec d’autres contraintes. Sa traduction doit non seulement être la plus fidèle possible au texte source, mais il convient en outre qu’elle respecte les exigences relatives à la langue cible. Une traduction trop littérale, qui calquerait le texte original, menacerait la compréhension – la cause est largement entendue. Elle risquerait également d’être simplement affreuse dans la langue cible. Voilà pourquoi, en plus de faire le deuil de certaines choses, le traducteur doit s’efforcer de produire un texte qui réponde également aux critères esthétiques de sa langue afin que l’œuvre puisse être lue par ceux pour lesquels il la traduit.
 

Quelques exemples importés d’Islande
 

Je voudrais maintenant illustrer mon propos à l’aide d’un problème auquel j’ai été confronté assez récemment. Je devais traduire en français le livre intitulé Himnaríki og helvíti de l’Islandais Jón Kalman Stefánsson. Mot à mot, le titre se traduirait par « Le paradis et l’enfer ». Le premier problème est que le mot « helvíti » fait effectivement référence à l’enfer en islandais, mais qu’il est aussi un juron fréquemment utilisé, et qui pourrait se traduire par « merde ! », plutôt que par « Enfer ! », lequel serait ridicule pour les Français, eux qui sourient déjà au tabernacle et au Christ de leurs cousins québécois. Le mot est d’ailleurs utilisé plusieurs fois par l’un des personnages centraux en un moment crucial de l’œuvre, passage dans lequel je l’ai justement traduit par « Merde, merde, merde ! » La question du titre s’est donc posée à moi de façon aiguë. Fallait-il privilégier le juron et proposer à l’éditeur : « Le paradis et la merde » ou, mieux encore, « Le paradis et merde » !? Le problème était que ce titre ne correspondait pas, loin s’en faut, au ton du texte, lequel est une absolue merveille de finesse et de poésie : on touche donc là aux limites de la traduction. Et ce texte, que décrit-il ? La vie de marins à la toute fin du XIXe siècle, de marins coincés quelque part sur terre. Deux d’entre eux aspirent particulièrement au ciel, sont mus par une soif d’absolu, et la seule manière qu’ils ont de l’approcher consiste à lire de la poésie, encore et encore. Où sont-ils ? En Islande, ils pourraient presque être n’importe où : ils sont deux hommes, quelque part… Quelque part entre ciel et terre et cet Entre ciel et terre est devenu le titre du roman parce qu’aucune des autres solutions n’était envisageable pour des raisons précises que je ne développerai pas ici afin de ne pas être trop long, mais qui tiennent toutes aux limites que le bon sens nous impose afin de ne pas froisser l’oreille du lecteur francophone et de ne pas dénaturer complètement l’original en saccageant la langue hautement poétique de Jón Kalman dès le titre.
Le second problème auquel j’ai été confronté était le titre de la première partie, lui aussi très poétique en islandais : « Við erum nærri því myrkur ». La traduction la plus proche de cette formule lapidaire et ascensionnelle serait la suivante : « Nous ne sommes presque que ténèbres ». Le défaut de cette formule en français est qu’elle propose une répétition très malvenue de sonorités qui se rapprochent d’un bégaiement avec ce « presque que ». Ce sont les premiers mots d’un texte d’une beauté fulgurante et je dois avouer que le traducteur qui se contenterait de cette solution serait à mon avis bien mal engagé sur la voie de la poésie. Or, quel est le canon absolu de la poésie en langue française ? Le vers et, de préférence, l’alexandrin : son rythme me semble ancré au plus profond des Français qui ont tous appris à l’école primaire des poésies en vers. Lecteur et admirateur de René Char, je ne suis pas conservateur au point de refuser de faire droit à l’impair cher à Verlaine ou à la poésie en prose, mais là, si le traducteur le peut, ne devrait-il pas s’accorder les coudées franches et composer un alexandrin ? Une phrase fluide avec une belle allitération, deux hémistiches bien pesés et le tour est joué, tout cela, dans le strict respect, non de « la lettre qui tue, mais de l’esprit qui vivifie », disait Voltaire. Alors voici : « Nous sommes presque uniquement constitués de ténèbres ». Peut-on considérer ici qu’on a franchi une limite, qu’on a forcé le texte à dire ce qu’il ne dit pas, qu’on l’a « surtraduit », qu’on lui a donné une qualité qu’il n’avait pas au départ ? Oui et non, mais bien plus non que oui. A cet endroit du texte islandais, la poésie ne nait pas de la forme, mais de l’idée exprimée par les mots et de la simplicité de la formule. Cela dit, la beauté est bien présente : n’importe quel Islandais qui lit ces mots ne peut que se réjouir et, comme la première traduction française avec le « presque que » écorche l’oreille, le traducteur n’a d’autre choix que d’opter pour la seconde et pour l’alexandrin. Je réfute d’avance l’argument selon lequel cette phrase serait le signe que le lecteur est en présence d’une belle infidèle : le texte islandais est beau, le texte français doit également satisfaire à cette exigence et il faut pour cela recourir à un ensemble de moyens, justifiés par la fin…

Prolixité d’une langue et pauvreté d’une autre pour décrire certains pans du réel
 

Et si maintenant nous parlions un peu de neige… C’est passionnant, la neige, c’est joli à regarder depuis sa fenêtre, les flocons, petits ou gros, les bourrasques qui forment parfois comme des rideaux et qui semblent balayer les rues ou dévaler les pentes des montagnes, les amas de neige gelée, les congères, le manteau blanc qui scintille et toutes ces jolies images. Cependant, quand on est francophone et qu’on veut vraiment la décrire avec précision : texture, grain, forme, température, état plus ou moins solide, plus ou moins liquéfié, il vaut mieux prendre quelques cours de langues nordiques. Jón Kalman Stefánsson, en bon Islandais, ne manque pas de vocabulaire pour décrire les phénomènes atmosphériques et le petit jeu littéraire auquel je viens de me livrer plus haut est un essai de traduction de mots qu’il utilise pour décrire la neige, laquelle occupe une grande place, presque deux cents pages dans le livre La tristesse des Anges, Harmur englanna, titre que j’ai cette fois-ci, traduit de manière littérale puisqu’il est aussi beau en islandais qu’en français sans transformations ni aménagements autres que celui de la traduction mot à mot. La neige ne manque pas en Islande et dans les pays nordiques et là où la langue française ne dispose que de quelques termes, l’islandais est d’une richesse qui n’a rien d’étonnant. On a ainsi : « snjór », « skafrenningur », « krapi », « slydda », « hríð », « fönn », « mjöll », « föl », « stórhríð », « neðanbylur » et « skafl ». Contentons-nous de cette petite mise en bouche et disons simplement que tous ces termes réfèrent à la neige en mettant l’accent sur la manière dont elle tombe – doucement, par à-coups, par bourrasques ? – sur sa consistance, sur une perception soit matérielle, soit poétique, etc. Cela signifie-t-il que les mots soient intraduisibles ? Certes non. Cela dit, le traducteur doit impérativement faire le deuil de la concision une bonne fois pour toutes et se résoudre à en passer par la périphrase. La question n’est pas de faire comprendre au lecteur qu’il neige, mais comment il neige et ce que cette neige implique pour tel ou tel personnage du livre. Le porte-t-elle à la rêverie ou risque-t-elle de sceller son destin de manière définitive en le collant au paysage telle une mouche prisonnière d’une vitre ?
 

Quand les châtaigniers font rêver ceux qui ne connaissent que la neige…
 

Supposons maintenant la difficulté à laquelle un traducteur islandais sera confronté s’il doit traduire une scène aussi banale qu’une promenade en forêt où l’on décrit divers arbres avant de faire une halte pour ramasser quelques châtaignes qu’on fera ensuite cuire dans de l’eau puis du lait comme le faisait ma grand-mère. Je souhaite bien du plaisir à mon confrère nordique : les mots désignant châtaigne et châtaignier existent bien en islandais, le problème est qu’ils ne renvoient pas à grand-chose de réel dans l’esprit de la majorité des Islandais pour la simple et bonne raison que leur terre est particulièrement pauvre en arbres et qu’il n’y pousse pas, que je sache, le moindre châtaignier. Est-ce à dire que cette scène est définitivement intraduisible ? Je ne le crois pas. Le traducteur misera ici sur les sensations éprouvées par les personnages, sur le goût de la soupe au lait et à la châtaigne, ainsi que sur l’exotisme. Le lecteur islandais qui n’a jamais voyagé n’a vécu dans sa chair ni l’expérience de cette promenade, ni ce repas pris avec sa grand-mère alors que le soir se pose sur la campagne et que l’air d’octobre fraîchit. Il sait toutefois le plaisir et le réconfort que procure le retour au foyer douillet après être resté longtemps dans le froid et alors, par la magie de la transposition des expériences, par la magie du langage et grâce à l’art du traducteur, il vit par procuration la scène dont nous parlons. La simple évocation d’un châtaignier le fera rêver. Et c’est en cela qu’on peut réellement dire qu’un traducteur abolit les frontières et repousse les limites du monde.
 

Eric Boury, décembre 2011.


dimanche 29 janvier 2012

Quelques actualités...

A écouter en podcast sur France Inter, les deux émissions de Zoé Varier sur la crise islandaise.


D'une crise à l'autre - 1 - Zoé Varier, Nous Autres


D'une crise à l'autre - 2 - Zoé Varier, Nous Autres

Dans le magazine Géo du mois de février, un article sur le polar islandais auquel j'ai travaillé en décembre...

Et en ce moment, traduction intensive de Deuil de Guðbergur Bergsson, livre magnifique d'un écrivain tout aussi magnifique! 

vendredi 23 décembre 2011

Les signets de la BnF

Le but initial de ce blog était de partager ma passion pour la littérature islandaise, je l'envisageais comme un outil où je pourrais parler de traduction, un peu de moi aussi, mais pas trop, mettre par-ci par-là quelques bribes, poèmes, extraits, pousser quelques coups de gueule - pour ces derniers, ce n'est pas trop le genre de la maison.

Je l'ai alimenté de manière parfois un peu chaotique, souvent en signalant des chroniques, des critiques et en l'agrémentant de quelques photos, parfois. Et voici qu'il est maintenant référencé dans les signets de la BnF à la rubrique Scandinave, avec un certain nombre d'autres sites destinés à ceux qui s'intéressent aux pays et cultures nordiques. J'en suis heureux et me sens honoré...

Signets BnF - Scandinave

jeudi 22 décembre 2011

Merci à Séverine qui m'a envoyé cet article paru dans le magazine Elle du 11.11.11  Jeanne de Ménibus y rend très bien compte du livre de Jón Kalman Stefánsson, La tristesse des anges... Cela fait plaisir!




jeudi 15 décembre 2011

Quand le temps manque...



On n'a parfois pas le temps de faire ce qu'on veut. Pris par mille et une choses, on oublie dans la bataille ce qui, peut-être, compte le plus ou qui nous tient le plus à coeur. Depuis septembre, je me répète que je devrais écrire ici tout le bien que je pense de La tristesse des anges de Jón Kalman Stefánsson, publié chez Gallimard, Du monde entier.  Et le temps m'a manqué cruellement, mais j'ai eu quelques échos, et plutôt élogieux, par des amis ou des connaissances - j'ai reçu un certain nombre de courriels qui m'ont fait plaisir de la part de lecteurs/lectrices. Le livre a même figuré dans les deux premières sélections du Prix Femina qu'il n'a finalement pas obtenu, mais le fait d'être nommé est, en soi, un honneur.

Alors que je me lance dans la traduction d'une oeuvre qui sera sans doute publiée sous le titre Deuil aux Editions Métailié, je me dis que je n'aurai peut-être pas le temps - toujours lui - d'écrire ce que je voudrais dire de ce livre sublime - sait-on jamais si, toutefois, à la faveur d'une petite pause...

Voici donc, en guise de consolation, quelques articles glanés çà et là sur Internet. Quelques uns de leurs auteurs, parfois dithyrambiques et largement séduits, omettent dans leur emportement de mentionner le nom du traducteur alors même qu'ils s'extasient sur la beauté de la langue et la fluidité du texte, qu'ils ont, je le suppose, lu en langue française. Jon Kalman est romancier, poète et également traducteur. Dans l'exemplaire qu'il m'a offert de Harmur Englanna - La tristesse des anges, il m'a écrit la chose suivante : "Sans traducteurs, il n'existe pas de littérature mondiale." Dont acte...

Quand on déguste un bon repas, il est de mise de féliciter la cuisinière pour ses talents.

Et le traducteur ne se borne pas à traduire un livre : il lit, se documente, rédige des résumés, propose des textes aux éditeurs, découvre, se bat parfois pour qu'une oeuvre soit publiée dans sa langue et surtout, il passe une grande partie de son existence à travailler devant l'écran d'un ordinateur, seul, dans l'ombre, à tenter de couler dans le moule de sa propre langue un texte qui, nécessairement, n'y entrera jamais parfaitement...

Mais ce n'est pas parce qu'il s'épanouit à la faveur d'une certaine invisibilité et d'une solitude aussi confortables que nécessaires qu'il faut aller jusqu'à gommer son existence. "C'est assez énervant", diraient les Normands, adeptes de la litote : en Normand, l'adverbe "assez", prend bien souvent le sens de "très" et je vis en Normandie...

Allons, un grand nombre de gens qui écrivent sur les livres mentionnent également le nom des traducteurs et je n'entends donner de leçons à personne, ni jouer les redresseurs de torts, mais il y a des vérités qu'il faut dire...

http://laquinzaine.wordpress.com/2011/11/17/jon-kalman-stefasson-la-tristesse-des-anges/

http://livres.fluctuat.net/jon-kalman-stefansson/livres/la-tristesse-des-anges-2/14226-chronique--Baudelaire-made-in-Islande-.html

http://www.lexpress.fr/culture/livre/jon-kalman-stefansson-et-le-feu-sous-la-glace-islandaise_1049988.html

http://tassedethe.unblog.fr/2011/11/20/la-tristesse-des-anges-de-jon-kalman-stefansson/

http://www.critiqueslibres.com/i.php/vcrit/29022

jeudi 8 décembre 2011

L'Islande sur France Inter avec Zoé Varier...

La deuxième émission consacrée à l'Islande par Zoé Varier sera diffusée vendredi 9 décembre à 20H05. Elle traitera des elfes et des gens cachés.


Nous autres : Islande, 2eme partie : Le monde invisible.

samedi 26 novembre 2011

Après ce fort long silence,

je vous invite à écouter le vendredi 2 décembre à 20 heures sur France Inter : "Nous Autres" de Zoé Varier. 

Islande 1ère partie : entre terre et littérature - Rencontre avec Jon Kalman Stefansson. 

 

Zoé Varier s'entretient avec Jón Kalman, j'assure la traduction, cela se passe en Islande, véritablement Entre ciel et terre...

Islande 1ère partie : Jón Kalman Stefánsson


D'autres émissions suivront. Je les signalerai à chaque fois ici. 



 

vendredi 10 juin 2011

Une interview par Hannibal le Lecteur.

Bientôt l'été...

Il y a deux ou trois mois, j'ai répondu à quelques questions par téléphone... voici l'Interview par Hannibal le Lecteur qui a eu l'excellente idée d'agrémenter le texte de quelques photos... 

Je traduis actuellement un énorme livre de Stefán Máni (Svartur á leik) pour la Série Noire de Gallimard. Il y a un an et demi, la même Série Noire avait publié Noir Océan du même auteur, roman bien accueilli en France. Ce nouvel opus sera à découvrir en février prochain... Le style est à mille lieues de nombre des textes que j'ai pu traduire jusque là, mais c'est parfois assez jubilatoire malgré le nombre presque décourageant de pages. 550... jusque là, je ne m'étais jamais attaqué à un tel pavé! Lost in translation ? Peut-être un peu, mais il faut parfois savoir se perdre pour se trouver...

Vie monacale donc, et austère, tout l'été - à l'exception d'une parenthèse islandaise de dix jours bien méritée. Ensuite, ce sera le tour du prochain Arnaldur Indridason, à paraître lui aussi en février, aux Editions Métailié, comme chaque année depuis sept ans bientôt. Il y a dans les histoires qui durent bien des choses qui rendent heureux...

mercredi 18 mai 2011

Sjón à la Villa Gillet de Lyon



Pour la deuxième fois, Sjon est invité par la Villa Gillet, à Lyon, à l'occasion des Assises du roman. A cette occasion, on m'a demandé de répondre à une interview que vous trouverez ici, et qui s'intitule :  Sjon par son traducteur. Il sera également présent à Saint-Malo pour le festival Etonnants voyageurs.

jeudi 7 avril 2011

Jón Kalman Stefánsson, le poète qui écrivait des romans : entretien avec Mikaël Demets






A l'occasion du Salon du livre consacré aux littératures des pays nordiques, Jón Kalman Stefánsson a accordé un entretien à Mikaël DEMETS. Il y est question d'écriture, de poésie, de traduction, de frontières poreuses entre les catégories, d'océan et d'amour de l'humanité. 

C'est à lire ici :  Rencontre avec Jón Kalman Stefánsson : Le poète qui écrivait des romans.


Le prochain livre de Jón Kalman, la suite d'Entre ciel et terre, paraîtra en septembre chez Gallimard, Du monde entier.

mardi 22 mars 2011

Article de Sjón dans Le monde des Livres

A l'occasion du Salon du Livre consacré aux littératures nordiques, Le Monde a consacré son cahier littéraire du jeudi 17 mars à ce thème. Un peu de lecture...

SALON DU LIVRE DE PARIS 2011 - LITTÉRATURES NORDIQUES

Je m'écris cette lettre...

LE MONDE DES LIVRES | 17.03.11

On dit des habitants des pays nordiques, des Islandais surtout, qu'ils sont incapables de répondre à une question sans raconter une histoire. La mise en mots d'une réflexion philosophique leur étant étrangère, ils pensent qu'un récit de bonne facture et bien dit recèle tout à la fois l'idée, la critique et la conclusion. Mais pourquoi ne pas s'amuser en confiant tout cela à une histoire où l'amour de l'humanité se mêle à un humour un peu sec et à la dépression hivernale, fondateurs de ces sociétés ?

*

J'étais récemment au Danemark, à Rungstedlund, où l'écrivaine Karen Blixen habita après son retour d'Afrique et jusqu'à sa mort. J'étais là pour me faire photographier avec un objet lui ayant appartenu, et que j'avais vu un an plus tôt, alors que j'étais invité avec d'autres auteurs par l'académie danoise. Ce jour-là, on nous avait fait visiter la maison et, comme elle était fermée au public, nous pouvions accéder aux pièces d'ordinaire interdites aux touristes : la chambre à coucher incroyablement spartiate aux murs entièrement lambrissés qu'occupait la baronne, ainsi que son bureau empli de lumière, orné de fleurs cueillies dans le parc et de sagaies rapportées d'Afrique. Dans ce bureau, j'ai noté, entre autres choses, que se trouvaient mis à l'honneur, sur les bibliothèques, les principaux romans du Prix Nobel de littérature islandais, Halldór Laxness, ainsi qu'un choix de sagas islandaises ; cela soulignait l'admiration déclarée de Karen pour ces oeuvres.
Alors que je franchissais le seuil, je remarquai un objet qui me sembla à première vue être un grand javelot blanc, dans le coin derrière le poêle noir qui avait réchauffé la conteuse de génie quand elle écrivait, dans les hivers glacés du détroit de l'Øresund, comme une magicienne occupée à façonner ses anecdotes du destin - tel le sublime Festin de Babette. Toutefois, l'objet posé contre le mur blanc n'était pas un javelot arrivé là, depuis le sud du monde, au terme d'un long périple, mais une gigantesque corne de narval. Le hasard avait voulu que, plus tôt ce jour-là, dans le salon de la baronne de Blixen, j'avais lu à voix haute le chapitre d'un roman décrivant la découverte d'une défense de narval, quatre cents ans plus tôt, par un poète islandais autodidacte et un recteur d'université danois.
Quelques mois plus tard, je revins donc à Rungstedlund afin d'y être photographié avec cette pièce de collection autrefois convoitée par les rois et les papes, et qui, moulue et mélangée à de l'esprit de vin, était considérée comme détenant un pouvoir de guérison supérieur à celui de tous les élixirs du monde ; du reste, les gens croyaient que cette corne appartenait à l'animal mythique capable de faire trembler la terre, et que seules les vierges les plus pures pouvaient amadouer ; en résumé, elle provenait du front d'une licorne.
On considère comme établi que ceux qui vendaient ces cornes aux cours royales et aux cathédrales d'Europe étaient des Islandais demeurant en Islande ou au Groenland - avec le profit tiré de l'illusion qu'ils entretenaient, ils auraient financé l'écriture et la facture des sagas islandaises. Dans le bureau de Karen Blixen, je sentais sur ma paume le contact de cet objet qu'elle avait possédé, et il me semblait caresser l'essence du lien entre les littératures nordiques.
*

Petit, j'écrivais parfois des lettres dont j'étais le destinataire. Lors de mon déménagement, l'été dernier, j'en ai retrouvé une, écrite alors que je devais avoir 8 ou 9 ans, au fond d'une boîte abritant divers objets de mon enfance. Sur une enveloppe faite maison est tracé un timbre avec le dessin d'une sterne arctique, mon oiseau préféré, un drapeau islandais sur un mât et les mots "par avion", que je ne comprenais évidemment pas, mais que j'avais vus sur toutes les lettres intéressantes qui arrivaient à notre domicile. L'adresse inscrite témoigne de l'état de ma connaissance du monde à l'époque :

Sigurjón B. Sigurðsson
Kleppsvegur 120
Reykjavík
Islande
Pays nordiques
Europe
Terre
Système solaire
Voie lactée
Univers

Et, bien que l'écriture enfantine montre clairement qu'il n'y avait pas derrière ce certificat d'autre autorité que celle de votre serviteur, ce document confirme que je percevais comme un privilège le fait de voir écrit noir sur blanc que je n'étais pas seulement un habitant de l'île d'Islande, mais également de cette autre île qu'on nomme Terre. C'était une étape importante que de me percevoir en tant que partie d'un tout plus vaste que cette île boréale - laquelle me plaisait bien, même si j'avais conscience qu'elle n'était pas immense - et c'était là une tentative pour me définir en tant que participant dans la machinerie du monde.

A l'époque où cette lettre avait été "envoyée", j'ai découvert une chose qui, plus tard, m'influencerait beaucoup en tant qu'écrivain : un recueil de contes populaires islandais, trouvé dans la bibliothèque de ma grand-mère. S'est alors ouvert à moi un monde qui ne tendait pas vers l'extérieur, mais vers l'intérieur. L'intérieur d'une expérience particulière vécue par ceux qui habitaient mon pays longtemps avant moi, un univers mental façonné par leur expérience, et qui engendrait des histoires d'elfes et de monstres aquatiques, de pierres magiques et d'herbes médicinales, de pasteurs stupides et de fantômes prompts à la répartie. A cette lecture, je me reconnaissais sincèrement comme un descendant de ceux qui vivaient dans ces contes et me disais que mon adresse s'arrêtait au mot : "Islande".

Puis, à l'adolescence, j'ai découvert l'avant-garde européenne et, pendant de longues années, les idées des surréalistes m'ont beaucoup séduit. A cette époque, je me disais que mon adresse allait décidément jusqu'au mot "Europe", reconnaissons que je n'accordais guère de place à la littérature populaire de mon pays. Ce que je ne soupçonnais toutefois pas, dans l'ivresse de ma révolte, c'est qu'en réalité on m'avait envoyé parcourir le monde - comme n'importe quel nigaud de conte de fées - pour que je puisse m'y forger de nouveaux outils d'écriture et mieux travailler avec le seul matériau qui s'offre à un écrivain né dans une petite société : les histoires des siens.

Mais afin de pouvoir conter ces histoires pour qu'elles sonnent comme neuves et vraies aux oreilles de ceux qui les lisent et les écoutent, où qu'ils soient dans le monde, je dois recourir aux outils rapportés de mon expédition à mon retour en Islande, peu importe que ces artifices littéraires puissent paraître inattendus, rétifs, voire inappropriés.

M'efforçant ainsi de permettre la rencontre de traditions nationales et de nouveautés étrangères, j'espère pouvoir enfin gagner le droit de voir mes livres, ces missives que je continue de m'écrire à moi-même, s'arrêter à l'adresse qui est notre destination finale à tous : "Terre", l'île dans l'océan de l'Univers.


(Traduit de l'islandais par Eric Boury.)


Dernier ouvrage paru : "De tes yeux, tu me vis" (Rivages).