vendredi 15 octobre 2010

Rosa candida

Audur Ava Ólafsdóttir
Rosa candida
Roman traduit de l'islandais par Catherine Eyjólfsson
PRIX PAGE DES LIBRAIRES 2010 — SÉLECTION EUROPÉENNE





Une amie... C'est une amie chère et de longue date qui a traduit ce livre, une amie qui traduit depuis bien plus longtemps que moi et dont j'admire la limpidité du style. Cela me fait plaisir de voir que Rosa Candida remporte un franc succès. L'auteur, la traductrice et l'éditrice le méritent largement.

lundi 11 octobre 2010

Critique du Septième Fils d'Arni Thorarinsson dans Télérama

Sous la plume de Martine Laval :

Le Septième Fils, Arni Thorarinsson, Polar, Editions Métailié.


L'Islande était, il y a encore peu, un pays inconnu, sinon oublié. Depuis les sept romans traduits en France d'Arnaldur Indridason (éd. Métailié), ­depuis une crise financière ­insensée (2009), depuis qu'un volcan (au nom imprononçable...) a semé la panique sur la planète entière en mai dernier, l'Islande désormais fait (presque) partie de l'Europe. L'Islande s'éveille, donc, mais avec une gueule de bois, ce qui préoccupe les auteurs de romans noirs. Le troisième roman du journaliste Arni Thorarinsson jette l'ancre dans les fjords de l'ouest et remet en selle Einar, reporter désoeuvré et détective malgré lui, rencontré déjà dans Le Temps de la sorcière et Le Dresseur d'insectes. Einar, poussé par un rédacteur en chef peu scrupuleux, traque le scoop dans une cité endormie, Isafjördur. Il s'y ennuie ferme, assiste au désastre de la presse (chute des ventes et chute de la liberté d'écrire), se coltine des politiciens véreux, des gamins paumés, des stars pas encore révélées, des immigrés apeurés. Dans une atmosphère entre chien et loup, il affronte le froid... et quelques désastres qui l'obligent à se ­réveiller : incendies criminels, tombes profanées, trafic de drogue...

Radicalement moins sombre que le terrible Noir Océan de Stefan Mani (éd. Gallimard, coll. Série Noire, 2010), ce Septième Fils joue la carte de l'humour tendre. Einar, qui a aussi quelques soucis de coeur, s'agite dans une Islande inconnue des tour-opérateurs. L'île abrite des failles volcaniques. Désormais, elle se craquelle, et de fractures politiques en failles sociales, elle perd le nord. Arni Thorarinsson écrit son pays, une nation perdue dans la mondialisation, mais où tous les espoirs sont permis !

Martine Laval

Telerama n° 3169 - 09 octobre 2010

jeudi 7 octobre 2010

L'incendiaire, Jón Hallur Stefánsson

Ces jours-ci... Aux éditions Gaïa, la suite de Brouillages, paru il y a deux ans.
J'en profite pour signaler la réédition de Brouillages, en version poche, dans la collection Babel Noir d'Actes Sud.


lundi 13 septembre 2010

Entre ciel et terre, Jón Kalman Stefánsson

Je signale la parution d'une critique du roman dans L'Express :

http://www.lexpress.fr/culture/livre/entre-ciel-et-terre_907452.html

Stefánsson à cheval Entre ciel et terre
Par Baptiste Liger, publié le 22/07/2010 à 07:00

Un pêcheur meurt d'avoir été hanté par la poésie. Un grand roman mystique islandais.
Il n'y a guère qu'une lettre de différence entre les "morts" et les "mots". On ne sait pas ce qu'il en est en islandais : toujours est-il que Jón Kalman Stefánsson a cherché, avec Entre ciel et terre, à explorer les rapports entre la littérature et l'au-delà. Ainsi, ce livre a coûté la vie à Bárour, au moins indirectement.

Hanté par les vers du Paradis perdu du Britannique John Milton, ce pêcheur d'Islande -rien à voir avec celui de Pierre Loti - n'a pas pris garde à enfiler sa satanée vareuse, lors d'une sortie en mer. "Voilà le genre de tours que peut nous jouer la poésie. [...] Les mots n'offrent qu'un abri bien frêle face au vent venu du pôle qui transperce tout et s'immisce dans la chair." Le froid intense du grand large aura raison de lui, et ses compagnons de pêche ramèneront son cadavre à terre. Parmi ceux-ci, le "gamin" se révèle particulièrement bouleversé par cette disparition. Il s'impose alors comme devoir moral, hommage à son ami Bárour, de rendre le livre à son propriétaire, Kolbeinn, un vieillard aveugle "aussi féroce qu'un loup atlantique" sorti d'Homère.

On pourrait évidemment saluer la magnifique évocation de l'Islande du XIXe siècle et l'admirable portrait du milieu des pêcheurs. Mais outre cet aspect "naturaliste", Entre ciel et terre est une grande odyssée mystique, où les voix des morts s'entremêlent à celles des vivants. Dans une langue d'une splendeur absolue (remarquablement retranscrite par la traduction d'Eric Boury), Jón Kalman Stefánsson médite sur la postérité et le sens de la vie, comme dans cet aphorisme aux airs de condensé de son admirable roman : "Nos paroles sont des brigades de sauveteurs désemparées, équipées de cartes de géographie inutilisables et du chant des oiseaux en guise de boussole."


Je signale également la lecture du début de ce texte (Gallimard, Du monde entier, 2010) par Martine Laval, critique littéraire à Télérama :

http://www.telerama.fr/livre/lectures-buissonnieres-version-voix-off-entre-ciel-et-terre-de-jon-kalman-stefansson,55458.php

A écouter...

Le septième fils, Árni Thórarinsson

A paraître ces jours-ci aux éditions Métailié.


Arni vient quelques jours en France...

Mercredi 29 septembre : journée d’études nordiques à la BNF (Paris) en présence de son traducteur Eric Boury. L'intitulé de la journée est "A glacer le sang - autour du polar scandinave".
Toutes les informations se trouvent ici : http://www.bnf.fr/fr/evenements_et_culture/calendrier_manifestations/f.polar_scandinave.html?seance=1223904060520

Jeudi 30 septembre, 18h : rencontre à la librairie Ombres Blanches (50 rue Gambetta, 31000 Toulouse)








dimanche 30 mai 2010

Cette photo a été prise à Paris par Karl-Ludwig Wetzig, mon collègue allemand, traducteur d'islandais qui a, lui aussi, traduit Jón Kalman Stefánsson...
J'apprécie beaucoup la composition de ce cliché, les lignes obliques que forment la lumière et l'ombre, les contrastes, les mots illuminés par le soleil et ceux qui sont plongés dans l'ombre : cette image nous en apprend bien plus de la vie qu'il n'y paraît à première vue, elle nous en apprend sur les mots et sur le silence. Jón Kalman dit cela en ces termes : "Nous sommes ce que nous disons, mais aussi ce que nous taisons."



mardi 11 mai 2010

Critique de Juan Asensio sur Entre ciel et terre

Ci-dessous, une très belle et riche critique d'Entre ciel et terre de Jon Kalman Stefansson publiée sur son site qui est, par ailleurs, une mine d'informations pour littéraires de tout poil.
Merci à lui pour ce texte :

http://stalker.hautetfort.com/archive/2010/04/20/entre-ciel-et-terre-de-jon-kalman-stefansson.html

samedi 1 mai 2010


INDRE-SOURCE

Week-end du Premier Mai. Pendant la Révolution française, mon village a été rebaptisé Indre-Source. Il a depuis repris son nom, mais il y a toujours la rivière qui coule inlassablement, et chuchotte entre les pierres. Par endroits, elle est plus calme, elle gagne en profondeur, les remous sont à peine visibles sous la surface.

Jacques Tati a tourné un film en 1947. Un musée commémore aujourd'hui ce qui fut l'événement le plus marquant de l'histoire des habitants. La Maison de Jour de Fête est un lieu à voir : http://www.maisondejourdefete.com/

Plus personnellement, il y a dans ce village les maisons de mon enfance, celle-là est de loin ma préférée, biscornue à souhait. En passant devant, je me suis aperçu que toutes les cloisons avaient été abattues, le plancher du rez-de-chaussée supprimé, mais la devanture est, pour l'instant, intacte. La cave où j'allais enfant chercher les pommes de terre pour ma grand-mère apparaît désormais à la pleine lumière : il n'y a plus aucune raison de craindre les ténèbres dans lesquelles elle était plongée, elles ne sont plus qu'un souvenir...

Bachelard affirmait qu'il fallait une cave pour avoir peur et un grenier pour rêver. Cette maison-là était à l'image de cette réflexion : la cave était noire à souhait, il n'y avait là que des pommes de terre, du charbon et un sol en terre battue. Le grenier était chaud et poussiéreux, un peu étouffant, peut-être, j'en perçois encore l'odeur et je me souviens de cette lumière douce qui entrait par la lucarne. Mon père y avait entassé ses jouets et j'y montais souvent en catimini pour regarder ces merveilles sans y toucher, sans les abîmer.

Voilà, j'ai appris que cette maison serait prochainement transformée en agence immobilière. J'ai une nouvelle raison de n'aimer que peu... les agences immobilières...




"(...) papa went to other lands
and found someone who understands
the ticking and the western man's need to cry
he came back the other day you know
some things in life may change
and some things they stay the same
like time
there's always time
on my mind
so pass me by
i'll be fine " Damien RICE, Older Chests.

dimanche 25 avril 2010

Article de Martine LAVAL sur Entre Ciel et Terre




Après une absence longue de deux semaines, loin des perturbations d'Internet pour cause de traduction intensive, on peut avoir bien des surprises, bonnes et moins bonnes. En voici une très bonne. Martine Laval a écrit sur Entre ciel et terre de Jón Kalman Stefánsson, le magnifique article que voilà, où elle a saisi toute la beauté de ce livre... Elle lui attribue quatre étoiles, le maximum prévu par Télérama.

Entre ciel et terre Jón Kalman Stefánsson, Roman.


Entre ciel et terre, il y a la mer, celle d'Islande, versatile, calme dans ses profondeurs, tourmen­tée à sa surface où elle nargue une lumière aux couleurs froides. Il y a le temps, immuable comme les étoiles, ces lointaines étrangères, parfois boussoles, parfois ennemies. Ici, en ces confins, le jour s'écoule, le soir se pose, le silence enve­loppe toute chose, toute âme. Le vent colporte bien quelques paroles, mais elles sont vite emportées par l'oubli. Entre ciel et terre, il y a des mots, ceux de Jón Kalman Stefánsson, écrivain islandais pour la première fois traduit en français avec une grâce inouïe par Eric Boury. Ces mots-là sont « des brigades de sauveteurs » qui jamais ne renoncent à leur quête, arracher au vide - enfer ou paradis - des vies noyées dans l'indifférence.

Une histoire de pêcheurs à la morue, de marins perdus dans l'âpreté des jours et des nuits, de gamin blessé à jamais, de son camarade trop épris de poésie, de gelures et de solitude, de trahison et de rédemption, de capitaine aveugle épris de littérature qui navigue sur des « cartes de géographies obsolètes », rien que de pauvres livres rescapés dont la prose défie les abysses. L'un d'eux est signé Milton, poète anglais, aveugle lui aussi. Il s'intitule Paradis perdu.

Entre ciel et terre - le roman - est un requiem à la force tellurique. Il enfle et se déchire comme un long poème venu des ténèbres, parle de souffrances et de croyances, de mal de vivre et d'infortune, d'amitié déchirée et de destinée malmenée. Récit initiatique, quête métaphysique, explosion des sens ? Il y a dans cette écriture au long souffle, à la tendresse palpable, quelque chose de miraculeux qui serait magie des images, magie des mots, « de ceux dont on peut se passer pour survivre, mais pas pour vivre ». Jón Kalman Stefánsson fait se découvrir l'impalpable, lui insuffle fureurs et mélancolies et convie le lecteur, non sans dérision, à sombrer avec elles : « C'est dans nos propres souvenirs que nous plongeons, c'est là que se trouve le fil qui nous relie à l'existence. Des souvenirs de ces jours où nous étions on ne peut plus vivants, ces jours où il neigeait, où il pleuvait sur nos vies, ces moments brûlants de soleil, sombres de nuit... »

Histoire d'un autre temps, d'un autre monde, Entre ciel et terre explore la lisière entre songes et réalités, conscience et innocence, trace une route vertigineuse à travers le fracas de l'humanité et nous invite à cheminer avec un gamin porteur d'espérance, messager malgré lui d'une poésie intemporelle. Celle nichée dans un livre meurtrier... « Il veut atteindre l'essentiel, quel qu'il soit, il voudrait découvrir si l'essentiel existe, mais il est parfois difficile de réfléchir et de lire quand on est tout vermoulu après une journée épuisante à ramer. Ses pensées peuvent être tellement lourdes qu'il parvient à peine à les soulever, alors, il est à des lieues de l'essentiel. » On lui souffle deux mots. Loyauté. Amitié.

Martine Laval Telerama n° 3144 - 17 avril 2010
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dimanche 14 mars 2010

jeudi 25 février 2010

Entre ciel et terre, Jón Kalman Stefánsson : critique...

Ah, on me signale une jolie critique d'Entre ciel et terre sur le site : A saut et à gambades (en deuxième position après le billet sur L'énigme du retour de Dany Laferrière). Merci à la personne qui l'a écrite.

http://asautsetagambades.hautetfort.com/

mercredi 24 février 2010

Article de Martine Laval sur Hypothermie dans Télérama

http://www.telerama.fr/livres/hypothermie,52910.php

Roman noir

La facilité serait de croire que l'on sait tout de l'Islande, ses mystères, ses horreurs, tout sur Erlendur, flic et personnage récurrent d'Arnaldur ­Indridason. Naïvement, on pense entrer un peu comme chez soi, en terrain connu, dans ce sixième roman du chef de file du polar islandais. Erreur. On est vite happé par une sourde mélancolie, une poisse tracée à l'encre gelée, de celle qui ravive des meurtrissures enfouies depuis trop longtemps. Plus sage que La Cité des jarres (2005), moins bouleversant que La Femme en vert (2006), mais tout aussi impérieux, Hypothermie met en scène un Erlendur presque nouveau, plus fragile que jamais. Ereinté par les mauvais souvenirs (il porte son enfance et la disparition de son jeune frère comme un fardeau), accablé par ses échecs personnels (mauvais mari, piètre père), Erlendur voudrait se reposer - oublier -, il en est incapable. Une fois de plus, il va affronter de vieux démons, chercher une vérité qui se dérobe, découvrir ce que l'Is­lande porte en elle depuis la nuit des temps et qui l'empêche, lui, de dormir : des histoires de naufrages, d'hommes disparus dans des gouffres blancs, d'âmes tourmentées, d'esprits maléfiques, de fantômes réclamant justice.

Notre bon flic, seul contre tous, se met à enquêter sur la mort d'une femme retrouvée pendue. Les conclusions de ses confrères se résument en un mot : suicide. Lui ne peut s'en contenter. Arnaldur ­Indridason écrit le chaud et le froid, les amours déchues, les errances métaphysiques, la culpabilité, l'impossible deuil, et donne encore et toujours le frisson avec Hypothermie, roman des ténèbres.

Martine Laval Telerama n° 3137 - 27 février 2010

dimanche 21 février 2010

Entre ciel et terre, Jón Kalman Stefánsson

Un très bel article paru dans Livres-Hebdo, à propos d'Entre ciel et terre. Cela fait plaisir de voir un livre qu'on aime être aimé par ceux qui le lisent...


lundi 15 février 2010

Entre ciel et terre, Jón Kalman Stefánsson : Une lecture essentielle, une merveille de poésie et de vérité, un texte fulgurant.



ENTRE CIEL ET TERRE
Jón Kalman Stefánsson
A paraître chez Gallimard – Du monde entier – le 18 février.


Le livre s’ouvre sur un alexandrin esseulé au centre de la page blanche : « Nous sommes presque uniquement constitués de ténèbres ».

Ces mots nous plongent d’emblée dans un monde méditatif, celui, nocturne, du rêve, du cauchemar peut-être, tout en nous renvoyant à ce que nous abritons de gouffres, de passions, de secrets, de terreurs, de tristesses, lesquels ne sauraient supporter la pleine lumière. Justement, il y a aussi dans cette phrase la lumière, qui brille par son absence, mais qui éclaire tout de même faiblement. Derrière ce qui n’est pas dit, dans l’espace ménagé par ce « presque uniquement » vient se lover, en creux, ce qui ne participe pas de notre ombre : la poésie, l’écriture, le soleil, la chaleur, l’amour ou l’amitié et aussi, tout ce qui est fragile, infime et éphémère, mais subtil et essentiel, simplement parce que nous sommes et qu’un jour, ceux qui nous survivront pourront dire de nous « ils furent » ou bien « je me souviens de lui, je me souviens d’elle ».

Jón Kalman Stefánsson laisse aux défunts le soin de nous conter ce récit. „C‘était en ces années où, probablement, nous étions encore vivants“. Ici, les morts prennent la plume pour nous parler d’autres défunts dont le sort fut tragique et dont ils se souviennent. Ceux qui n’étaient plus que des noms sur des tombes reviennent alors à la lumière, les moments engloutis remontent à la surface et, par la magie du verbe, deviennent éternité : ils se prolongent par-delà la mort et l’oubli en une longue anamnèse. Puisque les écrits restent, il est urgent de consigner les événements, de décrire ceux qui vécurent, de rappeler ce qui advint, de partir à la recherche du temps perdu, de se mettre en route pour arracher à l’oubli les existences de ces hommes :

« Les mots ont parfois le pouvoir des trolls et ils sont capables d’abattre les dieux, ils peuvent sauver des vies et les anéantir. Les mots sont des flèches, des balles de fusil, des oiseaux légendaires lancés à la poursuite des héros, les mots sont des poissons immémoriaux qui découvrent un secret terrifiant au fond de l’abîme, ils sont un filet assez ample pour attraper le monde et embrasser les cieux, mais parfois, ils ne sont rien, des guenilles usées, transpercées par le froid, des forteresses caduques que la mort et le malheur piétinent sans effort.
Les mots sont cependant tout ce que le gamin possède. A part les lettres de sa mère, un pantalon de grosse toile, ses vêtements de laine, trois livres peu épais ou plutôt des fascicules qu’il a emportés avec lui en quittant le baraquement, des bottes de mer et de mauvaises chaussures. Les mots sont ses compagnons les plus dévoués et ses amis les plus fidèles, ils se révèlent pourtant inutiles au moment où il en aurait le plus besoin. »

Jón Kalman nous livre une lancinante, une poignante élégie où chaque mot est à sa place, un texte qu’il faut lire avec la lenteur et le recueillement nécessaires. Une œuvre hautement littéraire qui s’interroge sur le pouvoir – parfois dérisoire – du langage et nous interpelle sur le sens de la vie tout en nous rappelant l’inéluctabilité de la mort ainsi que l’absolue nécessité des rêves et de l’espoir. Qu’y a-t-il entre ciel et terre ?

Il y a un absolu dérisoire. Il y a nous, quelque part entre le paradis et l’enfer, comme le suggère le titre original de l’œuvre, Himnaríki og helvíti, quelque part au centre de l’éternité. A chaque moment, nous sommes au centre de l’éternité. Il y a nous, ici et maintenant, toujours et partout : notre vie, nos souffrances, nos joies, nos rêves, nos espoirs et notre irréductible solitude. Et il y a ce combat si parfaitement décrit par la marche – certes, pas uniquement métaphorique – exposée au début du livre, qu’il vaut mieux laisser la parole à l’auteur :

„Ils avancent à vive allure – juvéniles jambes, feu qui flambe – livrant également contre les ténèbres une course tout à fait bienvenue puisque l’existence humaine se résume à une course contre la noirceur du monde, les traîtrises, la cruauté, la lâcheté, une course qui paraît si souvent tellement désespérée, mais que nous livrons tout de même tant que l’espoir subsiste. C’est pourtant d’une simple marche que Bárður et le gamin ont l’intention de se délester des ténèbres ou de l’obscurité du ciel pour arriver avant elles aux baraquements des pêcheurs. Parfois, ils marchent de front et c’est beaucoup mieux parce que des traces de pas posées les unes à côté des autres sont preuve de connivence et qu’alors, la vie n’est pas aussi solitaire.“


Oui, le combat est perdu d’avance, mais nous sommes ces juvéniles jambes, ce feu qui flambe jusqu’à notre dernier souffle et nous tentons d’en oublier l’issue inéluctable par cette marche, cette course, cette fuite avec parfois, quelqu’un à nos côtés, une personne qui nous accompagne, une main amie, véritablement amie, qui nous rassure alors que nous sommes plongés dans le noir et le froid, une personne que nous rassurons de même. « Nous devons prendre soin de ceux qui nous sont chers et à qui nous le sommes ».

Et quelles sont ces deux silhouettes qui marchent ainsi vers les baraquements des pêcheurs au début du livre ? Ce sont simplement un gamin et Bárður, le premier demeurera anonyme jusqu’au terme de l’œuvre. Il n’a plus rien, ni père, ni mère, ni petite sœur, il ne lui reste qu’un frère qui vit, si loin, de l’autre côté de la montagne : c’est un anonyme, vous, moi peut-être ? Heureusement, il a Bárður, son seul ami, presque un père. Bárður est marié, sa femme, Sigríður est restée à la ferme et elle lui manque terriblement sans que, jamais il ne le dise autrement que par des chemins détournés, ceux de la poésie. Intoxiqué de lecture, il lit de tout – surtout de la poésie, d’ailleurs – et transmet cet amour de la langue au gamin avec passion et patience, par-là, il lui apprend simplement à aimer, à espérer. Mais voilà, Bárður lit trop et, un matin, alors qu’il se plonge encore une fois dans un extrait du Paradis perdu, il oublie sa vareuse de peau au baraquement des pêcheurs avant de sortir en mer sur une barque non pontée avec le gamin et les autres membres de l’équipage. C’est le matin :

« Douce est la brise matinale, douce l’arrivée du jour, la suivent les notes mélodieuses, des oiseaux tôt levés, qui l’oreille enchantent. Nulle chose ne m’est plaisir en dehors de toi. »

Qui a écrit cela ? Milton. Qui le lit ? Qui le dit ? Bárður, pas en anglais ni en français, mais en islandais, dans la traduction de Jón Þorláksson, laquelle est d’une telle qualité que les Islandais affirment que, parfois, elle dépasse l’original et que, peut-être, son style a influencé l’immense Jónas Hallgrímsson, le poète romantique. Notons que ces phrases sont parfaitement intégrées à la prose de Jón Kalman, aucun signe de ponctuation ne nous indique à ce moment-là que nous sommes chez Milton. Est-ce une façon de dire que la poésie peut surgir à tout instant, nous surprendre et nous inonder l’âme en tout lieu ? Sans doute. Mais nous sommes aussi ici dans la thématique de la transmission, de la filiation, du lien, de l’héritage, autant génétique que littéraire. Qu’est-ce que la littérature ? Des mots qui créent un lien. Religare, religion.

Si une œuvre littéraire est capable de changer notre vie, de modifier notre vision du monde, de nous faire rêver, espérer, réfléchir, rire ou pleurer, c’est qu’elle est de qualité. Entre ciel et terre appartient indubitablement à la grande littérature, à celle qui nous tend cette main amie et nous aide à vivre en nous indiquant dans quelle direction chercher la lumière et comment nous délester des ténèbres. Jón Kalman Stefánsson nous raconte une histoire sublime et limpide : il nous dépeint la vie d’un village des Fjords de l’Ouest. Cela se passe en Islande, au dix-neuvième siècle, c’est triste, c’est drôle, c’est beau. Son texte est sensible, riche, miroitant et profond comme la mer ; il touche le cœur autant que l’intellect. Certes, nous pleurons à la lecture de certains passages, mais ces larmes sont une grâce – et en basse, l’auteur nous murmure des mots qui consolent, il nous confie des fragments de lumière, à nous tous qui, un jour, serons presque uniquement constitués de ténèbres. Tandis que nous avançons vers la nuit, il nous accompagne, nous ramène à l’essentiel : son souffle nous porte ; il nous exhorte à vivre – avec ivresse.

Eric Boury

samedi 13 février 2010

Article dans le Canard Enchaîné


Article paru dans Le Canard enchaîné du mercredi 3 février. Cliquez sur l'image pour lire le texte...